Tala Ouzrou révélée

Pourtant, à Tala-Ouzrou, comme dans tous les villages de la montagne, c’était ainsi depuis des siècles. Tout se passait et rien n’arrivait. Nous répétions après nos pères les gestes qu’ils avaient hérités des leurs. C’était une assurance contre le hasard et toutes les puissances mauvaises qui sans cela eussent tôt fait de nous anéantir. Nous n’avions pas assez inventorié et pénétré le monde pour que nous nous y mouvions sans la peur sinon dans la joie. A force de nous heurter à tous ses angles le long des jours, nous finissions par savoir qu’il n’était pas fait pour nous, ou nous pas pour lui. Contre le monde et ses calamités, contre les maladies, l’ignorance, la faim, le froid, la colère, l’impuissance, la haine, et les éclipses, nous n’avons rien à notre portée ; ni la force, ni la science, ni la richesse. On nous avait apporté la révélation, mais par instant nous avions l’impression qu’elle se mouvait dans d’inaccessibles hauteurs, loin des petites misères qui étaient notre lot chaque jour et nous courbaient le cou et les regards vers la terre, trop loin du ciel où tant de lumière se gâchait que nous ne voyions pas.

Mouloud Mammeri, L’opium et le bâton,
El Dar El othmania, Alger 2005, p.78.

L'olivier, vu par Mouloud Mammeri

Voici un extrait de lettre en réponse de Mouloud Mammeri à Jean Pélégri qui lui demandait quel était son arbre préféré. Justement, s'agissant de l'olivier, sujet de son roman en 1956 et de son film en 1962, Jean Pélégri avait-il besoin du point de vue de son ami Mouloud Mammeri.

Quand Slimane sortit le lendemain sur la place d’Ighzer, il était grand matin. L’air était frais, rugueux sur la peau et comme plus pur. Une lueur pâle fondait dans un ciel blême. Les derniers coqs finissaient leur chant triste qui était comme un air d’adieu ou une plainte monotone indéfiniment répété. Sur la place il n’y avait que Ravah-Ou-Hemlat et un vieillard, assis l’un en face de l’autre à égrener leur chapelet ; ils ne parlaient pas. Slimane souhaita le bonjour, leur embrassa la tête et s’assit.

Toute la nuit il avait essayé d’voir clair. Il se tournait et se retournait sur sa couche, assommé de fatigue mais incapable de dormir. Où était Lounes à cette heure ? il devait savoir, lui, où était la voie et la vérité ? Il trouverait les mots qu’il faut pour expliquer au père, à Toudert, à Raveh que tout cela c’était des histoires du temps passé, qu’ils étaient tous des Algériens…

Mouloud Mammeri, Le sommeil du juste,
El Dar El othmania, Alger 2015, p.83.

Les caravaniers avaient fort à faire. Le jour, ils devaient préserver du soleil leurs têtes orange et la nuit se prémunir contre le froid glacial. Ouvertement ils déploraient de voir qu’à l’horizon la troupe des héros faisait peau de chagrin ; obscurément ils calculaient les moyens les plus justes et les moins voyants de se débarrasser des derniers, une fois l’oasis atteinte. Les plus malins disaient qu’il suffirait d’abandonner les héros aux pièges féroces de la paix ; les politiques, qu’il fallait encenser les héros, les couvrir de bijoux, et aussi (car sait-on jamais où la nostalgie de l’héroïsme peut conduire un héros ?) leur mettre au cou une jolie chaîne d’or… jolie mais ferme. Les plus prodigues voulaient qu’on les nourrît aux frais de l’Etat.

Mouloud Mammeri, La traversée,

El Dar El Othmania, Alger 2005, p.34.

Printemps fugace

Le printemps, chez nous, ne dure pas. Au sortir des jours froids de l’hiver où il a venté rageusement sur les tuiles, où la neige a fait se terrer les hommes et les bêtes, quand le tiède printemps revient, il a à peine le temps de barbouiller de vert les champs que déjà le soleil fait se faner les fleurs, puis jaunir les moissons. Le printemps des jeunes filles non plus ne dure pas. J’avais laissé en partant Aazi de Taasast, la fiancée du soir, et c’est Tamazouzt, fille de Lathmas, jeune fille à marier, que je retrouvais.

Mouloud Mammeri, La colline oubliée,

El Othmania, Alger 2007, p.11.

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