Homme de lettres mondialement connu, traduit dans onze langues, Mouloud Mammeri est l’écrivain algérien le plus occulté en Algérie même, son nom n’apparaît que très rarement dans la presse nationale. Aucun de ses quatre livres parus après Le Banquet n’a fait l’objet d’un compte-rendu dans les journaux algériens (si l’on excepte « révolution africaine », qui a consacré un article à La Traversée…quatre ans après sa publication).

On pourrait envisager d’expliquer cette situation par le simple fait que Mouloud Mammeri est un de ces écrivains trop discrets pour venir assaillir les bureaux de rédaction. Mais il y a sans doute plus que cela. Alors que des hommages sont rendus (sous forme de colloques, de soirées commémoratives, de journées d’études, de publications) à certains auteurs, aucune instance, hormis la collection « classiques maghrébins » de l’Office des Publications Universitaire, n’a jamais pensé à honorer ou seulement rappeler celui qui est le doyen des écrivains algériens et l’un des plus importants d’entre eux. Pourquoi ce silence des médias autour d’un auteur aussi capital et aussi lu, pourquoi ce refus d’aborder de front un intellectuel qui ne manque pas d’intérêt, de discuter des idées et des oeuvres de cet écrivain en dehors de certaines polémiques biaisées ? Si l’homme Mammeri est parfois jugé, l’écrivain est rarement commenté.

De touts les écrivains algériens que la colonisation à contraints à l’exil, Mouloud Mammeri est le premier à regagner dès l’indépendance l’Algérie qu’il n’a plus quittée depuis. Premier présidents de l’union des Ecrivains Algériens, il a connu une période de gloire « institutionnelle » où l’on a sollicité son point de vu dans les journaux, où il a vu le Théâtre National Algérien montre sa pièce Le Foehn, l’ONCIC produire un film tiré de son roman L’Opium et le Bâton. Puis, retiré du halo des honneurs et des gratifications officielles, Mouloud Mammeri a mené une carrière d’écrivain et de chercheur caractérisée par une fidélité sereine à certaines idées et certains idéaux, une réflexion qui échapper aux conjonctures, une grande rigueur d’analyse, une honnêteté intellectuelle indéniable.

Essentiellement romancier mais également dramaturge, Mouloud Mammeri n’a pas produit une oeuvre littéraire quantitativement importante : quatre romans, deux pièces de théâtre, deux recueils de contes pur enfants en trente quatre ans. De tous les grands écrivains maghrébins qui ont débuté dans les années 50 – et qu’on a dénommés « la génération 52 » – C’est celui qui a le moins publié. Ceci s’explique par l’immense contribution qu’il a apportée sous forme de travaux anthropologiques, grammaticaux, linguistiques ou littéraire au domaine culturel berbère. Cette contribution est aussi déterminante que courageuse ; c’est l’une des plus importantes de ce siècle. Il n’y a pas de doute que cet investissement dans la recherche a « grevé » l’oeuvre romanesque proprement dite de Mouloud Mammeri. Mais un autre point peut être retenu, cette fois plus sérieusement, à la charge de cette oeuvre : son aspect quelque peu statique. Entre La Colline Oubliée (1952) et La Traversée (1982), on ne décèle pas d’évolution notoire ou d’innovation au niveau de l’écriture. Même si Mouloud Mammeri n’est pas, à l’encontre de Kateb Yacine, l’homme d’une seule oeuvre, on a l’impression que dès son premier livre (qui est sans doute l’un des plus beaux de la littérature maghrébine), il avait déjà une idée mûre et précise de son style, de la forme et de la structure qui seraient assignées à toute son oeuvre. Il serait un styliste traditionnel, pas un novateur ; il écrirait une langue « léchée » mais ni éclatée ni prospective. Il ne se privera d’ailleurs jamais de rappeler sa dette à l’endroit de la littérature classique française ou universelle, son admiration pour Racine. Il se distingue ainsi de Mohammed Dib qui, dès 1962, engagera son écriture dans des voies inexplorées.

Ce qui retient donc dans l’oeuvre de Mammeri, c’est cette apparence de profondeur et de densité plus que d’innovation ou de creusement. Aucun livre du romancier ne donne l’impression d’un livre hâtif ou conjoncturel. On sent partout la conscience,, l’application et le métier de l’écrivain qui n’écrit que lorsque la nécessité et la perfection sont toutes les deux au rendez-vous. S’il écrit parfois par devoir (un livre comme Le sommeil du juste ne va-t-il pas dans ce sens là ?), il ne conçoit pas celui-ci coupé du plaisir, de la beauté et – pourrait-on dire- d’un regard vers la postérité.

Dans cet entretien avec Mouloud Mammeri, il nous a paru nécessaire d’adopter certains raccourcis. Nous n’avons pas affaire ici à un écrivain débutant dont l’oeuvre et les projets peuvent être facilement cernés mais à l’intellectuel polyvalent dont la carrière s’étend sur plus de trente ans. Il aurait été difficile de passer en revue, dans un cadre comme celui-ci, toutes les facettes de cette carrière qui méritent d’être discutées. Une sélection des points de débats s’est imposée à nous. Elle a, entre autres, privilégié l’écrivain sur l’anthropologue (qui est, lui aussi, très important). Notre souhait est, en effet, qu’on puisse enfin lire, en dehors de toute polémique extra-littéraire, l’un des plus attachants de nos écrivains.

Tahar DJAOUT
Paris, le 24 novembre 1986

UN TEMPS DE TEMPETES
– Est ce que je peux commencer de façon abrupte ?
– Cela va nous éviter les précautions oratoires.

– Ton premier roman a paru en 1952. Nous sommes en 1986. Quand tu regardes en arrière ces trente quatre années passées, qu’est ce que ça te fait ?
– Je me dis que je suis venu à un moment passionnant, mais peut-être pas toujours facile.

– Pourquoi ?
– parce que les périodes de transition comme celle que nous venons de vivre et qui d’ailleurs continue…enfin sous d’autres formes…c’est tout à fait exceptionnel dans une vie…mais ça donne un peu le vertige…Je sais bien que c’est le cas de beaucoup de pays au monde… et que c’est un peu la marque de notre temps.

– La pose de l’intellectuel assis, bardé de certitudes et de bonne conscience, de superbe aussi quelque fois…souvent…ça te tenterait ?
– Pour rien au monde ! L’inquiétude, ce n’est peut-être pas une situation très confortable…, mais…c’est peut-être aussi une question de tempérament… Je pense qu’il n’est pas possible en 1986 d’être assis, certain, superbe ; et le tout avec bonne conscience. Parce qu’en 1986, le vertige, c’est aussi celui des certitudes et des idéologies… Les hommes en font depuis quelques années une consommation effrénée. Jamais ils n’ont eu à choisir entre tant de formules diverses, contradictoires, mutuellement exclusives…

– C’est un bien, non ?
– C’est sûr, si la liberté du choix était réelle, mais tu sais bien qu’il n’en est rien. Les formules les plus oppressives, les plus manifestement tyranniques, sont celles qui crient le plus à la liberté…sans doute pour que la hauteur du crie compense la faiblesse de l’argument ou le couvre. En cette fin de siècle de foisonnement idéologique, ce qu’on attendrait, c’est une mutuelle tolérance des chapelles, qui toutes cherchent à nous enrôler… C’est le contraire qui se produit. Chaque église clame haut… haut et court, si j’ose dire, …qu’elle a le monopole de la vérité. Chacune est prête à brûler tout ce qui ne pense pas, ne vit pas, ne rêve pas comme elle…sans jamais s’aviser qu’il faut une sacrée dose d’assurance pour oser croire et proclamer que l’on est seul à avoir raison, que des centaines de millions d’hommes croupissent dans l’erreur…parce qu’ils pensent différemment.

– Nous voilà loin de la littérature !
– Pas tellement, parce que…c’est une vérité banale, mais certaines banalités sont aussi bonnes à dire…parce que si la littérature n’était que l’enfilage de façons de dire…sans rien derrière…ou au dessous… il y a beau temps que les hommes auraient cessé d’en faire.

– C’est un problème trop capital pour que nous le traitions ici d’entrée de jeu, à la va-vite…nous allons sans doute revenir dessus plus tard.
– Certainement ! Ce que j’en disais, c’est pour répondre à ta question…parce que je crois que ce qui caractérise cette seconde moitié du vingtième siècle, c’est en regard d’une histoire agitée, une égale agitation des croyances… Pour beaucoup d’hommes et de femmes de ma génération, c’est une donnée capitale. Personnellement, je suis né à la fin d’une guerre mondiale… la première du genre…qui devait être la dernière… Quand la seconde est arrivée… vingt ans après, comme dans les romans,…, j’étais juste en âge d’y prendre part… Pendant quatre ans, j’ai bourlingué dans quelques coins d’Afrique et d’Europe où des hommes tuaient… ou mouraient… pour des causes apparemment aussi saintes… et évidentes… d’un côté que de l’autre… Tu vois qu’on n’est pas tellement loin de ce que nous disions tout à l’heure…

En ce qui me concerne, la cause pour laquelle j’étais censé me battre, même si le choix n’était pas été mien dès le départ, était dans l’abstrait très claire. D’un côté la liberté, la démocratie… de l’autre le totalitarisme, l’oppression… Quelques jours avant ma démobilisation…, nous étions en Allemagne… je voyais les officiers – français – de mon bataillon conciliabuler et se taire dès que j’approchais. Quelques jours plus tard j’apprenais que le 8 mai, du côté de Kharrata, Sétif…Le 8 mai, c’était le jour même de la victoire, la victoire de ceux qui défendaient la liberté, la démocratie, etc.

Cela voulait dire que la Deuxième Guerre mondiale risquait fort de n’être pas la dernière elle non plus. Cela ne pouvait pas rater. Il a fallut moins de dix ans cette fois. En novembre 54, j’avais trente sept ans ; j’en aurai quarante quatre quand la Guerre de Libération prendra fin. Ce qui s’est passé depuis intéresse tous les Algériens et il n’est pas nécessaire que je le rappelle ici.

– Est-ce que, si tu avais le choix, tu changerais d’époque… Une époque avant ou…pourquoi pas…après ?
– Non, ni l’un ni l’autre. Ce n’est pas seulement parce que c’est une hypothèse gratuite et qu’il ne sert à rien de se demander ce que le monde serait…je ne sais pas… si Napoléon n’avait pas existé… si Carthage l’avait emporté sur Rome…si les Musulmans n’avaient pas été chassés d’Espagne. Non, seulement je trouve que l’époque qui a précédé l’indépendance passionnante pour un Algérien…malgré ou peut être qui sait : à cause de son poids d’épreuves. Quand je compare la situation actuelle avec celle dans laquelle je suis né, avec tout ce qui est intervenu dans l’intervalle, je pense qu’aucun roman, aucun drame ne peut en récupérer l’intensité. Je suis né dans un petit village haut perché à l’extrême pointe d’une colline de Haute Kabylie. A peu de choses près, la vie que l’on y menait était celle qui s’y déroulait depuis des siècles. Nous étions coupés du monde : pas de route, pas d’électricité, pas de téléphone. Le médecin le plus proche était à dix-huit kilomètres de chemin de montagne. Mais, fait remarquable et très exceptionnel, il y avait une école, de celles que la Troisième République française au laïcisme militant faisait construire, pour faire pièce à l’école des curés.

– Dans le panorama général, c’était une pièce rare.
– C’est vrai… une exception…mais, sans cette exception, qui sait ce que les milliers d’élèves qui en sont sortis (elle date de 1883, je crois, l’époque héroïque de l’école laïque), qui sait ce que ces milliers d’élèves auraient vécu. L’école, c’était…au moins au début… notre seule fenêtre sur le monde. Les vitres, je l’avoue, étaient plutôt des prismes déformants… Mais cela, je ne devais l’apprendre que plus tard… et puis de toutes façons, c’était le prix à payer

Pour lors, la fenêtre faisait vraiment partie de la maison. Elle était du village elle aussi, plus cossue mais pas tellement différente des dizaines de petites maisons qui couvraient la colline. J’y allais pieds nus dans la neige, nous y jouions aux jeux de nos ainés. Le vieux directeur parlait berbère comme nous, ses enfants aussi. On m’a souvent demandé pourquoi j’avais donné à mon premier roman ce titre apparemment contradictoire…

tout le texte semble le démentir. C’est que j’avais dans l’esprit l’image du village réel qui m’avait servi de prétexte…un village oublieux du monde, mais aussi oublié de lui.

J’avais onze ans quand j’ai quitté le village jamais réellement oublié de mon enfance. Et à ce moment ma chance – je crois que c’est le mot qu’il faut- ma chance a été qu’au lieu d’aller, comme tous mes autres camarades, dans une des villes coloniales du reste de l’Algérie…des villes sans âme, des villes sans art… pour ce que je connait d’elle… j’aille au Maroc… le Maroc des années trente…où des hommes se battaient encore pour leur liberté… la dernière tribu indépendante ne devait déposer les armes que quatre ans après mon arrivée. Rabat où je parvenais était encore une vieille ville toute pénétrée de nostalgique Andalousie, une ville oubliée elle aussi… l’histoire du Maroc pendant des siècles s’était faite à Fès ou Marrakech, un peu Meknès… Oubliée, mais si vraie, si attachante que les éraflures de la modernité sur ses franges tâchaient de reproduire, au moins en surface, les incantations, d’une médina sereine, lente, lovée sur le coeur d’elle-même, feutrée.

Tous mes camarades de «La Colline oubliée» sautaient brusquement d’un passé de gestes et de pensées immémoriaux au vingtième siècle le plus décapé, celui des laids villages coloniaux. À moi, on ménageait la grâce d’un intermède, une parenthèse de moyen-âge à peine effleurée de modernité. Le lycée où j’étais était celui des fils de fonctionnaires et de colons français. Comme «Indigènes», il y avait deux Marocains et moi.

J’ai passé quatre ans à Rabat, avant de venir au lycée d’Alger et, tout de suite, j’ai vu que je changeais de galaxie. C’était mon premier contact avec un monde qui ne fût pas celui des villages oubliés ou bien des cités médiévales, le monde d’une colonisation sans fards… Celle du Maroc était fardée justement. On faisait semblant d’y respecter les formes dans une société qui en était bourrée jusque là. On Algérie on jouait, comme les morts au bridge,…toutes cartes étalées.

– Tu ne crois pas que, de toutes façons, la règle du jeu était la même quant au fond… malgré le théâtre… ?
– Certainement, mais à l’âge où j’étais, les jeux de la scène pouvaient encore faire illusion. C’est plus tard que j’ai appris qu’il y avait une loi du système, impérative malgré les fantasmagories de la mise en scène.

-Le jeu a dû être encore plus clair à l’Université. Vous étiez combien d’«Indigènes» à la Fac d’Alger ?
– Après le bachot, je n’ai pas été à la Fac d’Alger. À l’époque de bonnes Humanités (j’étais un littéraire) se parfaisaient en France. J’y allai…C’est là que l’autre guerre m’a surpris… la deuxième mondiale… Tout de suite propulsé dans la grande histoire… Le Maroc, l’Italie, la France, l’Allemagne… Et puis la victoire…pour les autres… et pour nous le commencement de la Longue Marche… Comment veux-tu que je désire changer d’époque ?

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