Écrit par Sara Kharfi

 Organisé les 13 et 14 mai au Théâtre régional Abdelkader-Alloula d’Oran, le colloque a été une occasion d’approfondir les connaissances sur Mouloud Mammeri, de débattre de la réception critique de son œuvre, de comprendre sa relation au cinéma, d’explorer les liens entre littérature et cinéma, et de revisiter l’œuvre de toute une vie. Celle d’un intellectuel lucide, d’un écrivain de talent, d’un «avocat infatigable de la culture et de la civilisation amazighe».

Que pourrait-on retenir de deux jours de conférences, de débats et de projections dans le cadre du colloque national «L’œuvre mammérienne revisitée à l’aune du 7e art» ? On savait déjà, bien avant ce rendez-vous scientifique – organisé par le Haut commissariat à l’amazighité (HCA), en collaboration avec la Wilaya d’Oran, l’association Numidya et le Laboratoire de création d’outils pédagogiques en langues étrangères (LOAPL, Faculté des Langues étrangères de l’Université d’Oran 2) – que Mouloud Mammeri est un de nos plus grands écrivains, qu’il était aussi un éminent anthropologue qui a concentré ses recherches sur l’Ahellil du Gourara (inscrit en 2008 sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’Unesco). On savait également que Mammeri était linguiste et que deux de ses œuvres littéraires : «L’Opium et le bâton» et «La Colline oubliée» ont été adaptés au cinéma. Ce colloque – inscrit dans le cadre de la célébration du «Centenaire de la naissance de l’écrivain-chercheur Mouloud Mammeri» – a été une occasion d’approfondir les connaissances sur cet auteur-chercheur, de débattre de la réception critique de son œuvre, de comprendre sa relation au cinéma et de constater que le rapport à l’image est problématique notamment en ce qui concerne l’adaptation de l’œuvre littéraire qui est souvent tributaire, chez nous, du degré de fidélité de l’image à l’œuvre elle-même. Ce colloque a, en effet, permis d’explorer les liens entre littérature et cinéma et de revisiter l’œuvre de toute une vie. Celle d’un intellectuel lucide, d’un grand défenseur de la culture. Dans le documentaire «Dda L’Mulud» d’Ali Mouzaoui, qui a été projeté à la Cinémathèque d’Oran dans le cadre de ce colloque, un des informateurs du film, Tahar Djaout rappelait que Mouloud Mammeri avait créé une distance avec la «notion d’écrivain engagé», ayant toujours «refusé de répondre aux pressions extérieures». Cette distance se traduit notamment dans son œuvre littéraire, qui s’est toujours éloignée de la thèse, de la fascination pour l’objet et du manichéisme. Pour Djaout qui témoigne dans le film : «La leçon classique de Mammeri est de mettre en avant des choses qui aient une dimension qui échappe au temps». Des choses qui échappent au temps mais qui se prolongent en même temps dans le temps, pour avoir du sens à toutes les époques. Pour faire sens. Toujours dans ce docu produit par l’ENPA en 1989/1990, et outre le témoignage de Rachid Mimouni qui relève la «probité morale» de Mouloud Mammeri, on peut également écouter l’auteur de «La Traversée» évoquer son œuvre et surtout ce qui pourrait être sa définition de la culture. Pour Mammeri, «la culture n’est pas un objet de manipulation, en tout cas, elle ne devrait pas l’être ; c’est une chose tout à fait essentielle. Il faut donner à la culture ses propres moyens de développement. Il ne faut pas en faire un simple instrument, à mon sens en tout cas, d’imposition de quoi que ce soit». Pour Dda Mouloud, «une culture manipulée est une culture morte». Le film d’Ali Mouzaoui donne à voir un libre penseur, qui réfléchit sur son monde en toute liberté, pour qui la culture est transcendance aussi. «La culture ne peut être créée que par ceux qui en sont non seulement les détenteurs, non seulement les utilisateurs, mais aussi les premiers bénéficiaires», souligne-t-il dans le documentaire.

 

L’expérience de Mammeri «le cinéphile» dans le cinéma

«Avocat infatigable de la culture et de la civilisation amazighe», comme relevé par Malha Benbrahim-Benhamadouche, membre du Comité scientifique et de coordination du «Centenaire...», Mouloud Mammeri a dès ses débuts mis en avant «trois notions dans la culture amazighe», à savoir Asfru (poème), Awal (parole) et Amusnaw (homme de savoir, savoir-faire ; sage) qui se sont manifestés dans son œuvre. Une œuvre «dense» ; une œuvre protéiforme qui intègre également le cinéma. Car bien avant l’adaptation de son roman «L’Opium et le bâton» par Ahmed Rachedi, Mouloud Mammeri a signé le texte du commentaire de «L’Aube des damnés», sorti en 1965. Ahmed Rachedi a raconté sa rencontre avec Mouloud Mammeri qui remonte à 1964, ses échanges avec lui, et sa volonté de travailler avec l’anthropologue qu’il était. Avec seulement un petit résumé du film et sans avoir vu les images, Mouloud Mammeri a rédigé le commentaire. «Au montage, j’ai remarqué que le commentaire collait bien aux images, aux moments de l’Histoire. Tout ce qu’il disait était juste. Ce n’était pas de l’illustration mais de la densification de l’image», se souvient le réalisateur. Pour l’universitaire, critique et cinéaste, Ahmed Bedjaoui, «il [Mammeri] a écrit un texte absolument magnifique. C’est une référence, c’est une espère de poème lyrique à la gloire des peuples du Tiers-monde et réellement c’est une des contributions littéraires mais en même temps cinématographiques : il ne souligne pas des images, il les complète, les allonge, leur donne une épaisseur, une profondeur extraordinaire». En 1969, Ahmed Rachedi a adapté le roman de Mammeri, un très grand succès public atteignant «les deux millions d’entrées», et ayant été diffusé de nombreuses fois par la télévision. Attestant de «la cinéphilie profonde de Mouloud Mammeri», Ahmed Bedjaoui a indiqué qu’en 1963, Mouloud Mammeri a écrit un scénario intitulé «Le Village incendié». Bien qu’une équipe ait été constituée, le projet n’a pu aboutir. L’auteur du «(Le) Sommeil du juste» a également signé le commentaire et «écrit la trame du film» (selon Ahmed Bedjaoui) de «Morte la longue nuit» de Mohamed Slim Riad et Ghaouti Bendeddouche (1979). Selon Ahmed Bedjaoui, «à partir de 1963, Mammeri a donné au cinéma algérien une dimension qui sans doute lui manquait, (...) une dimension littéraire très forte». Un des «pionniers» dans un mouvement qui créé des liens et les renforce entre littérature et cinéma, Mouloud Mammeri est aussi «le pionnier de la naissance du cinéma amazigh». Abordant la question de l’adaptation, l’intervenant a préféré parler de «translation», estimant que «dans l’adaptation, je pense que la chose la plus importante est de produire une translation, et non pas une transposition ou simplement une adaptation». Pour lui, le problème de fidélité à l’œuvre écrite ne se pose pas, d’autant qu’il est question d’un autre langage. Il a également souligné qu’il existait une dizaine de versions cinématographiques de «Guerre et Paix» de Léon Tolstoï, ainsi rien n’empêchait nos cinéastes de faire de même, et de proposer d’autres versions, les leurs, de «La Colline oubliée», de «L’Opium et le bâton», et de bien d’autres romans. Car le cinéma algérien a très peu adapté ou «translaté» le roman.

 

«Rendre plus accessible l’œuvre de Mammeri»

L’université n’a pas été en reste dans ce colloque. Hanane Sayad-El Bachir, enseignante et chercheuse à l’université d’Oran s’est intéressée, de manière générale, à l’adaptation cinématographique à partir d’œuvres littéraires. De son côté, l’universitaire Mohamed Yefsah a abordé la réception critique de l’œuvre de Mouloud Mammeri. D’ailleurs, son roman «La Colline oubliée» avait suscité de vives critiques car ses détracteurs n’ont lu son œuvre que sous le prisme idéologique. De plus, au cours d’une table ronde, Amine Roubaï-Chorfi de l’université Abdelhamid-Ibn Badis de Mostaganem a considéré que dans le monde d’aujourd’hui, l’enseignant doit s’adapter à l’époque et à ses étudiants, qui vont à la littérature autrement que par la lecture dans son sens classique : ils s’intéressent aux franchises et sagas cinématographiques, aux jeux vidéos et même par la lecture de romans graphiques.

Pour lui qui travaille sur les liens entre cinéma et littérature, «le monde universitaire doit s’adapter aux nouveautés», aux nouvelles formes artistiques. Car le grand défi est de trouver de nouvelles définitions, des sens nouveaux à la littérature, et de mettre en avant les interconnexions entre l’écriture romanesque et le cinéma, et ce, pour intéresser les étudiants et les jeunes de manière générale. Par ailleurs, à l’issue de deux journées de conférences, de débats et de projections, les participants à ce colloque ont proposé un certain nombre de recommandations. Selon Si El Hachemi Assad, ces recommandations sont la preuve de «l’engagement du HCA pour prendre en considération tout ce qui s’est dit lors de ces deux journées». Les participants ont plaidé pour «la numérisation de l’ensemble des thèses soutenues dans les universités algériennes et à l’étranger traitant de la problématique de l’adaptation des œuvres littéraires algériennes au cinéma et au théâtre, en vue de la réalisation d’un inventaire bibliographique à mettre à la disposition des chercheurs». Les participants ont également recommandé de «promouvoir le travail accompli par les différents laboratoires de recherche qui traitent de ces thématiques, en encourageant l’action en réseau et le partenariat», de «traduire les travaux et recherches réalisés sous forme de thèses et dans des revues scientifiques vers le tamazight et l’arabe», de «dupliquer l’expérience de l’événement d’Oran dans d’autres villes, y compris vers la diaspora algérienne établie à l’étranger, par exemple au Centre culturel algérien (CCA) ou à l’Ecole internationale algérienne de Paris», de «rendre plus accessible l’œuvre de Mouloud Mammeri afin de la mettre à la disposition des jeunes lecteurs en général et particulièrement les scolaires, à travers notamment son adaptation en TIC et aux autres formats susceptibles d’attirer la génération montante comme la BD et les jeux vidéos», d’«entreprendre des démarches auprès de la télévision algérienne pour l’exploitation, la restauration, la diffusion du stock images, donc les rushs pour faciliter leur utilisation par des intervenants intéressés, cinéastes et universitaires», et de «baptiser des structures scientifiques et de recherche de la wilaya d’Oran au nom de Mouloud Mammeri». Enfin, ce colloque, comme toutes les activités organisées depuis le lancement de la manifestation du «Centenaire...» le 28 février dernier et qui s’étaleront sur toute l’année, tend à «rendre plus accessible» l’œuvre de Mouloud Mammeri. Et nous en avons appris des choses en deux jours !

Reporters du 20 mai 2017

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